Une assiette Moustiers ancienne perd parfois la moitié de sa valeur marchande à cause d’erreurs que nous rencontrons régulièrement en expertise. Restauration maladroite, confusion entre pièce d’époque et copie tardive, stockage inadapté : ces facteurs pèsent bien plus lourd que l’usure naturelle du temps sur la cote d’une faïence.
Restauration invisible et masticage : les interventions qui déclassent une assiette Moustiers
Une restauration mal documentée est le premier facteur de décote. Le réflexe de faire « disparaître » un éclat ou une fêlure avec un masticage recouvert de peinture à froid trompe l’œil nu, mais pas un expert ni un acheteur averti.
Sous lampe UV, tout repeint moderne fluoresce différemment de l’émail stannifère d’origine. Un repeint détecté sous UV peut réduire la valeur de moitié, parce qu’il signale à la fois un dommage et une tentative de dissimulation. L’acheteur ne sait plus ce qui se cache sous la couche de retouche.
Nous recommandons de ne jamais faire restaurer une pièce avant expertise ou mise en vente, sauf par un restaurateur spécialisé en céramique ancienne qui fournit un constat détaillé de son intervention. Un éclat honnêtement visible est toujours mieux perçu qu’un masticage qui sème le doute sur l’intégrité structurelle de la pièce.
Collages au cyanoacrylate et époxy teintée
Le collage domestique à la colle cyanoacrylate (type « super glue ») jaunit en quelques années et crée un bourrelet visible en lumière rasante. L’époxy teintée, utilisée par certains restaurateurs non spécialisés, pénètre dans la porosité du tesson et devient quasi impossible à retirer sans endommager l’émail adjacent.
Ces interventions irréversibles sont rédhibitoires pour les collectionneurs exigeants. Une assiette recollée proprement avec une colle réversible (type Paraloid B-72) conserve un potentiel de revente nettement supérieur.

Attribution erronée : confondre copie tardive et vieux Moustiers en vente
Le marché en ligne a multiplié les confusions. La majorité des assiettes « style Moustiers » en circulation sont des productions tardives ou des copies, souvent sérigraphiées. Les proposer comme des pièces d’époque, même de bonne foi, discrédite un lot entier aux yeux d’un acheteur informé.
Plusieurs indices techniques permettent de distinguer un vieux Moustiers (XVIIe-XVIIIe) d’une production postérieure :
- Le bourrelet d’émail au revers de l’aile, caractéristique du tour de main des émailleurs de Moustiers, est absent sur les copies industrielles qui présentent un émail régulier et uniforme sur toute la surface.
- La sonorité de la pièce : une faïence Moustiers ancienne produit un son clair et prolongé à la percussion, là où une copie récente sonne mat et court.
- L’émail d’origine est blanc crémeux, onctueux et brillant, avec de micro-irrégularités de surface. Un émail trop lisse, trop blanc ou légèrement bleuté trahit une fabrication moderne.
- Les décors peints à la main montrent des variations d’épaisseur du trait et de légères asymétries. Un décor sérigraphié ou tamponné présente une régularité mécanique repérable à la loupe.
Présenter une pièce avec une attribution honnête (« style Moustiers, XIXe » ou « production contemporaine d’après Moustiers ») protège la crédibilité du vendeur et évite les litiges après-vente.
Décors et manufactures : ce qui fait réellement la cote d’une assiette Moustiers
Toutes les manufactures de Moustiers ne se valent pas sur le marché. Les pièces attribuées à Clérissy ou à Olérys-Laugier concentrent l’attention des collectionneurs et atteignent les adjudications les plus élevées. Une assiette portant un décor Bérain finement exécuté, attribuable à l’atelier Clérissy, se négocie dans une tout autre fourchette qu’un décor floral générique d’une manufacture mineure.
Les décors polychromes introduits par Olérys à partir de 1738, notamment les grotesques et les chinoiseries, bénéficient d’une demande soutenue. En revanche, les décors monochromes bleus courants, produits en grande série par plusieurs ateliers simultanément, restent dans des estimations modestes sauf qualité d’exécution remarquable.
Marques et signatures : un critère souvent surévalué
Nous observons que de nombreux vendeurs accordent trop d’importance à la présence d’une marque au revers. Au XVIIIe siècle, le marquage n’était pas systématique à Moustiers. L’absence de marque ne diminue pas la valeur d’une pièce authentique, tandis qu’une marque apocryphe ajoutée a posteriori constitue un signal négatif majeur.
L’attribution repose davantage sur la forme (les moules étaient propres à chaque manufacture), le style du décor et la qualité de l’émail que sur une simple inscription au revers.

Stockage et manipulation : les erreurs domestiques qui dégradent l’émail
L’empilement direct d’assiettes sans intercalaire reste la cause la plus fréquente de micro-rayures et d’écaillures d’émail que nous constatons en expertise. Chaque contact entre le pied d’une assiette et la surface émaillée de celle du dessous crée une abrasion progressive qui, sur plusieurs décennies, ternit irrémédiablement le décor.
Trois précautions simples préservent la valeur d’une collection :
- Intercaler un feutre neutre ou un papier de soie non acide entre chaque pièce empilée.
- Ne jamais suspendre une assiette avec un ressort métallique qui exerce une pression sur le marli : les éclats d’émail aux points de contact sont irréversibles.
- Éviter les variations brutales de température et d’hygrométrie (grenier, garage non isolé), qui provoquent des tressaillures dans l’émail stannifère.
Les tressaillures d’émail causées par un mauvais stockage ne se restaurent pas. Elles forment un réseau de micro-fissures visibles en lumière rasante qui signalent immédiatement une conservation négligée.
Fiscalité et traçabilité lors de la revente d’une faïence Moustiers
Un point rarement anticipé par les particuliers : en France, la vente d’un objet d’art ou de collection dont le prix dépasse 5 000 euros est soumise à une taxe forfaitaire de 6,5 % (6 % + 0,5 % de CRDS). Pour les rares assiettes de Moustiers de très haute qualité qui franchissent ce seuil, cette ponction réduit sensiblement le produit net et peut refroidir certains enchérisseurs.
Les professionnels qui achètent des faïences anciennes sont par ailleurs tenus de consigner chaque acquisition dans un livre de police, avec description détaillée et identité du vendeur. L’absence de provenance documentée (facture d’achat, certificat d’expertise, mention dans un inventaire successoral) complique la transaction et pèse sur le prix proposé.
Une assiette Moustiers ancienne conserve sa valeur quand trois conditions sont réunies : attribution claire, état lisible sans intervention masquée, et provenance traçable. Négliger l’un de ces piliers suffit à faire décrocher une estimation de manière significative, quel que soit le prestige du décor ou de la manufacture d’origine.

